Les « citoyennistes » contre les langues régionales

Langue et citoyenneté

NOUS SOMMES TOUS DES BARBARES

Vau mielh esser auseu de bòsc qu’auseu de gàbia
(Il vaut mieux être oiseau des bois qu’oiseau de cage, proverbe limousin)

Article paru en 2003 dans le numéro spécial de « Courant alternatif » (PDF).

Actuellement, le français est la langue nationale de la France. Cela semble évident, mais ce n’est qu’en 1992 que cela a été officialisé par l’introduction dans l’article 2 de la Constitution de la phrase : “La langue de la République est le français”. Tout en sachant que d’autres langues, non officielles, sont parlées en France, que le français est parlé dans d’autres pays et que certains des états voisins sont officiellement multilingues, la plupart de nos concitoyens considèrent comme allant de soi qu’une langue coïncide avec une identité nationale. Ce n’est en fait pas très fréquent et résulte d’une politique forgée depuis quelques siècles en France, voire quelques décennies dans d’autres pays.

Cependant le lien entre citoyenneté et langue est bien plus ancien puisqu’il remonte à l’antiquité grecque. Pour être citoyen d’une cité grecque, il fallait parler la langue grecque (même si elle comprenait alors au moins quatre dialectes différents). Les langages des autres peuples, incompréhensibles aux grecs étaient qualifiés de barbares. Les barbares étaient tous ceux qui ne pouvaient être compris et n’étant pas grecs ne pouvaient être citoyens. L’acquisition de la langue faisait partie des conditions nécessaires pour devenir citoyen.

Cette théorie de la supériorité d’une langue sur les autres a en particulier été développée par Platon (dans le dialogue de Cratyle). Pour lui, le grec était une langue “bien-formée” et toutes les autres langues, les langues barbares, étaient “mal-formées”. Ce n’était nullement le résultat d’une comparaison linguistique (Platon ne parlant aucune autre langue), mais l’affirmation d’un principe idéologique. Nous parlons tous une ou des langues qui ne peuvent être comprises d’autres personnes ; nous sommes tous des barbares pour ceux qui ont une haute idée de leur propre langue. Il faut souligner également que si au départ le terme de barbare désignait l’étranger, le “non civilisé”, il n’a pris une connotation de cruauté et de sauvagerie qu’à partir du 19e siècle dans les manuels d’histoire de France.

De Neuville - The Huns at the Battle of ChalonsLes romains ont repris cette distinction, mais en reconnaissant que les Grecs dont ils étaient en partie héritiers en terme de civilisation pouvaient échapper à la qualification de barbares. Pendant tout le Moyen âge, si de nombreuses langues se développent (non seulement sur le plan oral, mais aussi administratif et littéraire), pour la plupart des lettrés les seules langues nobles restent le grec et le latin. Ce sont eux qui forgent le terme de “barbarismes” pour désigner les mots ou tournures issues d’une langue étrangère. Par contre les souverains des États féodaux ne se préoccupent pas de l’unification de la langue de leurs territoires et ne cherchent pas à imposer leur langue aux peuples qu’ils dominent. Par exemple les souverains anglais ont laissé se développer cette langue bien qu’eux-mêmes aient parlé en normand, en français ou en langue d’oc.

LES DÉBUTS DE LA CENTRALISATION

C’est à la renaissance, avec le début de la construction des États modernes et en particulier à travers la rivalité entre le royaume de France et l’empire germanique, que vont apparaître des tentatives d’asseoir sa domination au moyen de la langue. Pour appuyer cette domination, les lettrés des institutions savantes créées par les souverains (en France, le Collège du Roi, actuel Collège de France est créé par François 1er en 1530) essayent de valoriser la langue de leur souverain en lui attribuant une filiation antique avec le latin, le grec ou l’hébreu, nouvellement promu langue noble par les humanistes (et l’exercice était rude pour trouver des liens entre la langue divine, l’hébreu, et le français ou l’allemand !).

François_Ier_LouvreSi dans les premiers temps, l’expansion territoriale du royaume de France ne s’est pas attaquée aux langues parlées dans les régions nouvellement conquises, une rupture se produit en 1539. En publiant l’ordonnance de Villers-Cotterêts, François 1er s’attaque non seulement au latin qui restait largement répandu dans les actes officiels, mais aussi aux langues régionales. Sous prétexte que “les arrests (…) soient faits et escrits si clairement qu’il n’y ait ne puisse avoir aucune ambiguïté ou incertitude, ne lieu de demander interprétation”, il s’agit de soumettre les populations de France au pouvoir central. D’ailleurs, dans les faits, au cours des siècles suivants ce sont en premier lieu les juges des parlements puis les administrations (fiscales en particulier) qui introduiront la langue française dans les provinces. Si le petit peuple francophone y a gagné le droit d’être jugé et imposé dans une langue qu’il comprend à peu près (à peu près seulement, car le jargon de la justice ou de l’administration est — comme aujourd’hui — bien éloigné du français populaire), les Bretons ou Languedociens n’entendent pas mieux le français que le latin. Il n’y a pas eu de résistance à cette conquête linguistique de la France ; l’ordonnance de 1556 de Jeanne d’Albret imposant le “lengadge deu present pays” en Béarn reflétait une volonté similaire à celle du roi de France et d’ailleurs Louis XIII imposera par édit le “langage françois” en pays de Navarre, Béarn, Andorre et Donezan.

NAISSANCE DE LA CITOYENNETÉ ET ÉRADICATION DES PATOIS

L’ordonnance de Villers-Cotterêts n’a pas produit un développement important de la langue française. Celle-ci s’est essentiellement répandue dans l’administration et dans la bourgeoisie des villes de province. Cela explique bien le décalage qui s’est produit lors de la Révolution Française entre ces élites politiques de la bourgeoisie montante et le peuple des provinces. Les idées nouvelles telles que la citoyenneté (le terme date de 1783, à l’aube de la Révolution) s’exprimant et se débattant en français, il fallait que cette langue soit imposée à toute la population pour que celle-ci devienne citoyenne.

Or, à cette époque, sur 26 millions d’habitants, 12 n’étaient pas francophones et une grande partie des autres n’avaient qu’une connaissance limitée de cette langue ou ne pratiquaient qu’un de ses dialectes régionaux. L’abbé Grégoire dans son rapport à la Convention du 30 juillet 1793 (intitulé : Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française), après avoir énuméré trente patois (mêlant des patois de langue d’oïl, de langue d’oc ou d’autres langues), constate au niveau du français : “le nombre de ceux qui le parlent purement n’excède pas trois millions et le nombre de ceux qui l’écrivent correctement encore moindre”.

On trouve plusieurs types de justification à la volonté d’unifier la langue. Les citations suivantes, toutes de Barère de Vieuzac, député de Bigorre à la Convention, recouvrent l’ensemble du champ des justifications employées par les jacobins à l’époque de la Révolution Française comme de nos jours. On trouve tout d’abord un principe idéologique : “Chez un peuple libre, la langue doit être une et la même pour tous.” Ce principe d’unicité n’est en rien justifié puisque, d’une façon générale, les populations sont plus libres lorsque leurs particularités culturelles sont reconnues que lorsqu’elles sont niées.

La seconde justification est celle de l’égalité devant la loi. C’est la reprise du principe énoncé dans l’édit de Villers-Cotterêts. Mais si “tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits”, l’obligation d’être jugés dans une seule langue introduit une inégalité pour ceux dont ce n’est pas la langue maternelle. Le troisième principe est un principe d’autorité : “Le législateur parle une langue que ceux qui doivent exécuter et obéir n’entendent pas”. Les citoyens ne sont plus libres, mais soumis aux ordres de ceux qui sont au pouvoir, et effectivement pour s’assurer de cette soumission, il est nécessaire que tous comprennent.

jacobins-1Le quatrième principe se situe au niveau du type d’organisation politique : “Citoyens, vous détestez le fédéralisme politique, abjurez celui du langage”. La bourgeoisie révolutionnaire fut tiraillée entre deux courants : le fédéralisme qui sera représenté par les Girondins et le centralisme jacobin dont la plupart des partis politiques actuels sont héritiers. Cette volonté centralisatrice confine au racisme lorsque Barère déclare : “Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton et la haine de la révolution parle allemand ; la contre révolution parle l’italien et le fanatisme parle basque”. On peut remarquer que pour parler de l’alsacien ou du corse, il les assimile à des langues étrangères. De plus cette classification abusive et révisionniste occulte le fait qu’il y ait eu des révolutionnaires non francophones avant et après 1789, et qu’il y a eu autant de francophones contre-révolutionnaires.

Enfin, Barère ajoute un dernier justificatif qui montre bien de quelle classe il est issu : “Les jargons sont autant de barrières qui gênent les mouvements du commerce”. Bien sûr, la diversité linguistique n’a jamais empêché le commerce, mais les puissances économiques se trouvent toujours renforcées lorsqu’elles peuvent imposer leur langue dans les relations commerciales ; nous le voyons bien aujourd’hui avec le rôle de l’anglais américain dans l’économie et en particulier dans les secteurs les plus modernes.

COLONIALISME INTÉRIEUR ET EXTÉRIEUR

La Révolution Française n’a pas eu le temps ni les moyens de mener à bien son œuvre d’unification de la langue et d’éducation de tous les citoyens en français. D’ailleurs la tâche était impossible : devant le manque d’instituteurs francophones, il a fallu, dès le 20 octobre 1794 autoriser l’enseignement bilingue. Cependant les idées jacobines nées à cette époque vont se développer au cours du 19e siècle pour aboutir aux lois fondatrices de la 3e République. En 1871, Gambetta déplorait encore le fait que le français ne soit pas assez répandu : “nous qui parlons notre langue, tandis que tant de nos compatriotes ne font que la balbutier”.

C’est Jules Ferry qui sera l’artisan du développement de la langue française en organisant

« Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures »
«Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures»

l’enseignement élémentaire (1881-1884). Il ne s’agit pas seulement d’éduquer tous les citoyens, mais de les éduquer en français, celui-ci devenant la seule langue d’enseignement pour toutes les matières. L’utilisation des langues locales à l’école est sanctionnée par des mesures vexatoires et des signes infamants. La désignation de ces langues est elle-même discriminatoire : baragouin, charabia, patois, jargon ainsi que sabir ou petit nègre.

De même que l’école permet la colonisation intérieure des provinces peu francisées, les colonisations lointaines s’accompagnent d’une volonté de “civiliser” les populations conquises, comme si elles n’avaient pas auparavant de civilisation, pas de culture ni de langues. Jules Ferry est aussi l’artisan du protectorat imposé à la Tunisie et de la conquête, souvent violente, du Bas Congo, de Madagascar et du Tonkin. A propos des colonies, il est nécessaire de signaler que si, en Afrique du Nord, l’arabe dialectal était interdit à l’école, l’arabe littéraire pouvait être enseigné dans le secondaire comme “langue étrangère”, ce qui est sacrément paradoxal.

Pour parfaire l’éducation des citoyens, tout en leur inculquant la langue française, il était important de leur donner une image nationale de l’État français à travers l’enseignement de l’histoire. Cela a amené à enseigner une histoire falsifiée d’une France quasiment éternelle partant des Gaulois et sans contradictions de cultures ou de choix politiques. Dans cette vision d’une France éternelle, la république est inscrite dans la continuité d’un État qui a été forgé par les rois. C’est ainsi aussi que l’on a fait apprendre “Nos ancêtres les gaulois…” à des générations de petits africains. Dans l’optique du développement de la langue française sur tous les continents, se créé en 1883 l’Alliance française, qui s’appelait au départ : 220px-Bulletin_n°1_Alliance_française_-_avril_1884“Alliance nationale pour la propagation de la langue française dans les colonies et à l’étranger”.

Évidemment, la France n’est pas le seul pays où on a pu assister à une politique d’unification de la nation autour d’une langue. On peut en citer deux cas particulièrement significatifs : la Roumanie et Israël. Plusieurs populations des Balkans parlaient une langue d’origine latine métissée avec les langues slaves ou d’autres langues de cette région. Elles se répartissent en quatre dialectes : dacoroumain, aroumain, mégléno-roumain et istro-roumain. Seul le premier de ces dialectes est assez répandu, sur un territoire correspondant à l’actuelle Roumanie. Depuis le 10e siècle, il est écrit en caractères cyrilliques et a beaucoup emprunté aux langues slaves.

C’est cependant autour de ce dialecte que se développe un mouvement nationaliste à base linguistique : en 1827, Ion Heliade Radulescu fonde la Société Littéraire qui se donne pour but de réorganiser l’enseignement et développer la littérature et la presse de langue roumaine. Tout est fait pour redonner à la langue un caractère latin : abandon de l’alphabet cyrillique en 1836, modification de l’orthographe pour la rendre plus proche du latin, remplacement par des néologismes d’origine latine des mots slaves, turcs, hongrois, allemands…

Tandis que Radulescu fait ce travail en Valachie, Asachi fait de même en Moldavie et Cipariu en Transylvanie, ainsi il est fait “une démonstration du caractère unitaire et distinctif de cette langue autour de laquelle devait se réaliser l’union politique”. Cette volonté politique aboutira à la création de la Roumanie en 1878 et à l’absorption par celle-ci de la Transylvanie en 1918. Les traces de cette politique nationaliste autour de la langue se font toujours sentir aujourd’hui et les minorités (hongrois, allemands, tsiganes…) ont toujours du mal à être reconnues comme citoyennes à part entière.

Le nationalisme peut même amener à unifier des populations autour d’une langue morte. En 1860, lorsqu’est créée l’Alliance israélite universelle, l’hébreu n’était plus qu’une langue morte, réservée au domaine liturgique par les plus croyants des israélites. Tous pratiquaient dans leur vie courante le yiddish, le judéo-espagnol, le judéo-arabe, ou tout simplement les langues des pays où ils résidaient. Eliezer Ben Yéhoudan décide de recréer la langue hébraïque, en utilisant la base de l’hébreu de l’antiquité, en créant des néologismes, en éliminant tous les mots trop calqués sur une autre langue.

Il a fait partie des premiers juifs européens à aller s’installer en Palestine et créé en 1890 la Va’ad halashon, commission de la langue hébraïque. Le mouvement sioniste linguistique a donc précédé le sionisme politique qui n’est théorisé par Herzl qu’à partir de 1896. A la création de l’État d’Israël, en 1948, Va’ad halashon deviendra l’Académie de la langue hébraïque et l’hébreu deviendra la langue officielle de l’État. Il était d’ailleurs logique que dans un État fondé sur une base religieuse (même s’il prétend être laïque), la langue officielle soit la langue sacrée de cette religion. Cela implique que dans cet État, les seuls véritables citoyens, ceux qui parviennent à avoir une représentation politique, sont ceux qui pratiquent correctement l’hébreu, excluant non seulement les arabes mais aussi les juifs plus récemment immigrés.

PEU DE CONCESSIONS, BEAUCOUP DE BLOCAGES

Breton_school_sign_in_RennesUne fois les langues régionales de France suffisamment laminées, il fut possible d’accorder quelques concessions aux régionalistes. Cela a commencé par la loi Deixonne adoptée le 22 décembre 1950. Cette loi “sur l’enseignement des langues et dialectes locaux” autorisait l’enseignement de quatre langues : breton, basque, occitan et catalan, avec épreuves facultatives au bac et stages facultatifs pour les normaliens. Encore, la mise en place de ces enseignements s’accompagnait de nombreuses restrictions. Le corse, le flamand et l’alsacien restaient exclus parce qu’assimilés à des langues étrangères. En Alsace, l’allemand a progressivement été autorisé, surtout à partir de 1971, mais les dialectes alsaciens restent exclus. Le corse n’a été autorisé qu’à partir de 1974.

Depuis un demi siècle de nombreux décrets, circulaires et notes de service ont organisé ces enseignements tout en maintenant des restrictions et en ne donnant que des moyens très limités. Aujourd’hui encore, il a été impossible d’intégrer les écoles Diwan parce qu’elles pratiquent l’enseignement par immersion et que le breton y est à la fois langue enseignée et langue d’enseignement. Il est temps de voir maintenant tout ce qui aujourd’hui contribue à limiter les droits des citoyens qui utilisent une autre langue que le français.

— Article 2 de la Constitution « La langue de la République est le français. L’emblème national est le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge. L’hymne national est la Marseillaise. La devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité. Son principe est : gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple.

Comme il a été rappelé en introduction, c’est en 1992 que fut modifié l’article 2 de la constitution pour officialiser le Cette modification a été décidée officiellement pour protéger le statut du français, en particulier contre “l’invasion” de la langue anglaise. Elle a été adoptée par la majorité d’union de la gauche, avec le soutien de la droite. Depuis onze ans, cet article n’a pas été utilisé contre l’anglais, mais uniquement contre les langues régionales. Le Conseil Constitutionnel et le Conseil d’État s’en sont servi en particulier contre l’enseignement des langues régionales (refus de l’intégration des écoles bretonnes Diwan, menaces contre les quelques classes bilingues de l’Éducation nationale) et contre la ratification de la Charte Européenne des langues régionales et minoritaires.

Sur le plan de l’enseignement, le Conseil d’État, prétendant lutter contre les inégalités entre les citoyens, s’est prononcé sur le plan pédagogique, allant au delà de ses prérogatives, pour dire que “l’immersion va au delà des nécessités de l’apprentissage d’une langue régionale”. Il considère que ce serait privilégier ces langues régionales que de les enseigner ainsi, mais le français n’est-il pas enseigné par immersion dans tous les établissements français en France et à l’étranger ? Il y a donc bien là une discrimination entre les citoyens.

charte-europeenne-des-langues-regionales-ou-minoritaires-recueil-de-textes-langues-regionales-ou-minoritaires-n7La Charte Européenne des langues régionales et minoritaires est un texte comprenant 97 articles. Le gouvernement avait finalement accepté d’en signer 39 (le minimum étant 35 articles pour que ce texte puisse entrer en vigueur). Le Conseil Constitutionnel ne s’est même pas penché sur ces articles, il s’est contenté de s’appuyer sur le préambule de cette charte pour déclarer qu’elle “pourrait être en contradiction avec la Constitution” et recommander, comme le lui avait suggéré Chirac, de ne pas la ratifier. Le gouvernement s’oppose à l’entrée dans l’Union Européenne de la Turquie entre autres raisons parce que les droits de la minorité kurde ne sont pas reconnus, mais il fait de même en France.

Face à ces blocages, il y a eu le 21 novembre [2003] dernier une discussion à l’Assemblée Nationale pour modifier l’article 2 de la constitution. La modification de la phrase incriminée par l’ajout de la formule “dans le respect des langues régionales qui font partie de son patrimoine”, avait été proposée par des députés de droite (Le Fur, UMP et Bayrou, UDF) mais a eu le soutien de députés de gauche. Pour le gouvernement, représenté à ce débat par le ministre de la justice, la législation actuelle est satisfaisante et n’a pas à être modifiée. D’autres députés de droite comme Myard (UMP ) accusaient les partisans de la modification d’être “instrumentalisés par des gens qui veulent la fin la République”. Au final de ce brillant débat, 50 députés ont voté contre la proposition et 39 pour… Tous les autres étaient absents ; l’égalité entre les citoyens ne mobilise pas les élus.

Malgré tout, le gouvernement Raffarin se voulant décentralisateur, il ouvre des possibilités de reconnaissance… sans réels moyens comme charger cette coquille vide qu’est la DGLFLF (Délégation générale à la langue française et aux langues de France, créée en 1999) d’organiser des “assises de langues de France” qui ne vaudront sans doute pas plus que les “assises des libertés locales”. Il souhaite surtout se débarrasser de la question sur les régions en leur donnant la possibilité d’aider un peu les langues régionales, si elles le veulent bien et si elles ne sont pas coincées par des coupes budgétaires.

Un fait divers montre bien comme on est loin encore de l’égalité de traitement entre citoyens d’origine différente. Au mois de mai 2001, le journal La vie parisienne a publié un article intitulé : “22 raisons de dire merde aux Corses”, qui était un ramassis de préjugés et d’injures. Attaqué par une association corse, le journal été condamné en première instance et en appel. La cour de cassation a annulé le jugement en considérant qu’on ne pouvait pas définir les Corses comme une communauté et donc qu’ils ne pouvaient se considérer attaqués et diffamés… Nier l’existence des minorités, c’est le meilleur moyen de les empêcher de se défendre contre les attaques dont elles font l’objet.

LES “CITOYENNISTES” CONTRE LES LANGUES RÉGIONALES

Diwan1Les attaques contre les langues et cultures régionales viennent aussi bien de droite que de gauche, voire même d’extrême-gauche. Tout d’abord, on peut citer l’actuel ministre de l’Éducation Nationale, Luc Ferry, qui en digne héritier de Jules Ferry combat les langues régionales en les assimilant à l’intégrisme : “Nous assistons à une dérive communautaire depuis une dizaine d’années qui a commencé par l’affaire du foulard et qui peut aller jusqu’au cas des écoles Diwan”.

La dénonciation du communautarisme (qui est un refrain fréquent) oppose en réalité les cultures régionales ou d’origine étrangère à la culture française qui elle aurait une vocation universelle ; c’est en fait une façon encore plus aiguë de privilégier la langue et la culture de sa propre communauté. De plus, il se permet de dénoncer les parents qui mettent leurs enfants dans les Calandretas (écoles occitanes), alors que ce sont des écoles privées sous contrat, tout comme celles où il scolarise ses filles.

En bon gaulliste, la position de Jacques Chirac peut se résumer ainsi : oui à la diversité culturelle, mais surtout pas chez nous. En effet, il est à la fois capable de demander au Conseil Constitutionnel d’empêcher la ratification par la France de la Charte Européenne et de déclarer en septembre 2002 : “Il n’y aura pas de globalisation humanisée et maîtrisée sans respect de la diversité des cultures et des langues”. Nous ne nous étendrons pas sur le cas de la majorité du personnel politique de droite, elle est tout à fait semblable, c’est à dire sauf quelques exceptions hostiles à toute reconnaissance des langues régionales.

Ils ont reçu l’appui de certains membres de l’Académie française qui sont montés au créneau en décembre dernier.

Tout d’abord, dans un discours virulent, Hélène Carrère d’Encausse s’est attaquée à la DGLFLF, trouvant scandaleux que dans le titre de cet organisme le français soit mis à égalité avec les “langues de France”. Elle s’est même attaquée à Raffarin parce que celui-ci avait déclaré vouloir “assurer la primauté du Français, langue de la République” ; pour elle, il ne doit y avoir de primauté, qui suppose l’existence d’autres langues reconnues, mais unicité telle que l’a définie il y a cinq siècles l’Édit de Villers-Cotterêts. Bertrand Poirot-Delpech a appuyé la position de sa collègue dans un article du Monde du 25 décembre, en faisant par ailleurs étalage de son inculture puisque pour lui les langues régionales sont des “parlers dépourvus de grammaire et de littérature de portée universelle”. Enfin, il n’est pas surprenant de trouver des intégristes de la défense du français dans cette institution puisqu’elle a été créée pour ça.

Des intégristes de la défense du français, on en trouve aussi dans le “pôle républicain”, du Pasquaio-chevènementiste Abitbol qui défend au parlement européen la reconnaissance des seules langues déjà langues nationales, jusqu’à des personnalités considérées comme “de gauche” telles que Bernard Cassen, Régis Debray ou Pierre Péan. Bernard Cassen (du Monde Diplomatique et d’ATTAC), ne manque pas une occasion de dénoncer la menace de l’anglais, mais refuse de reconnaître aux autres langues les mêmes droits qu’au français. Régis Debray est passé du romantisme révolutionnaire à la mitterrandolâtrie puis au patriotisme pur jus : “Je suis français avant d’être républicain et républicain avant d’être socialiste”. Pierre Péan et Philippe Cohen, même s’ils peuvent faire certaines critiques judicieuses à l’égard du quotidien Le Monde, ont aussi une argumentation dénonçant le caractère “anti-français” de ce journal et appuient leur démonstration sur le fait que Jules Antoine Colombani, père du directeur, est vraiment Corse !

cropped-CNAL_hautLa défense de la langue française contre les langues régionales est aussi largement répandue dans les organisations “laïcardes”, du très intégriste CNAL (Comité national d’action laïque) à la FCPE (fédération des conseils de parents d’élèves) et aux syndicats SNUDI-FO, SE-UNSA, SNES-FSU. Ce sont les recours de ces organisations qui ont été jugés par le Conseil d’État et ont permis à celui-ci d’empêcher l’entrée des écoles Diwan dans l’éducation nationale. Au nom de la laïcité et de l’unicité de la République, la “Libre Pensée” s’oppose à l’ouverture de classes bilingues ou d’écoles associatives, mais il est vrai que depuis que cette association est tombée aux mains de militants du “Parti des Travailleurs”, la pensée n’y est plus libre…

Pour finir ce tour d’horizon des défenseurs du français contre les langues régionales, il faudrait citer la plupart des courants du PS, du Manuel Valls qui a voté avec la droite la répression de l’insulte au drapeau ou à l’hymne national, à Arnaud Montebourg qui veut conserver l’article 2 actuel dans la constitution de la “6e République”, et à P. Cassen de la “gauche républicaine” qui déclare que Diwan est une secte. Une mention spéciale peut être réservée enfin à Arlette Laguiller qui a déclaré sur TV-Breizh qu’elle était contre l’enseignement du breton par immersion parce que “le français est une langue supérieure et le breton n’est même pas une langue écrite” !

LA LANGUE EST UN OUTIL POLITIQUE

Contrairement à Staline qui estimait (dans A propos du marxisme en linguistique) que “la langue comme moyen de communication entre les hommes sert également toutes les classes”, la langue n’est pas seulement un moyen de communication, elle est aussi un moyen de domination et un enjeu de pouvoir. Par exemple, dans les anciennes colonies d’Afrique noire, ce sont bien les minorités qui ont traité avec les colonisateurs en apprenant leur langue qui ont pu se constituer en élite à la fois économique et intellectuelle, arriver au pouvoir à l’indépendance et s’y maintenir jusqu’à aujourd’hui en maintenant la dépendance culturelle et économique avec l’ancienne métropole.

Autre exemple : aux États-Unis, la classe économico-politique dirigeante se recrute essentiellement parmi les anglophones alors que la pression démographique des minorités est de plus en plus importante. Face à cela s’est développé depuis une vingtaine d’années un vaste mouvement de défense de l’anglais qui fait adopter l’anglais comme langue officielle des états et restreindre l’éducation bilingue. De nombreux États ont adopté cette position conservatrice inspirée par les élites et très peu ont officialisé le plurilinguisme.

Pour revenir à la Grèce, il faut signaler que la langue grecque moderne connaît deux formes : le demotiki et le katharevoussa. Depuis l’indépendance du pays, chaque forme a été tour à tour langue officielle, en fonction des régimes au pouvoir, les régimes de gauche préférant la première et les régimes de droite la seconde (par exemple le régime des colonels avait rétabli le katharevoussa). Cela est significatif du fait que pour être un “bon citoyen” on doit écouter “la voix de son maître”.

Alain (OCL Limoges)

Bibliographie

De nombreuses informations ont été tirées des ouvrages suivants :

Calvet, Louis-Jean, Linguistique et colonialisme, petit traité de glottophagie, Payot 1974

Calvet, Louis-Jean, L’Europe et ses langues, Plon 1993

Citron, Suzanne, Le mythe national, l’histoire de France en question, Éditions ouvrières et EDI 1987

Gendre, Claude et Javelier, Françoise, École, histoire de France et minorités nationales, Fédérop 1978

Tevanian, Pierre, Le racisme républicain, L’Esprit frappeur 2001

Tozzi, Michel, Apprendre et vivre sa langue, Syros 1984

Ainsi que de l’hebdomadaire occitan La Setmana (VISTEDIT, BP 486, 64234 LESCAR CEDEX)

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