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Capitalisme et autogestion

FÉDÉRALISME, SOCIALISME, ANTIDÉMAGOGISME 1

René Berthier

Le concept d’autogestion est en lui-même assez confus. En général, en dehors du mouvement libertaire, le terme est interprété simplement dans le sens de gestion séparée des usines par des collectifs de travailleurs. Cette conception fait de l’économie sociale un morcellement d’unités de production autonomes les unes par rapport aux autres, et éventuellement en concurrence les unes par rapport aux autres. Les auteurs qui insistent sur le terme d’autogestion s’arrêtent bien souvent à l’idée que les rapports de travail, de hiérarchie, etc., à l’intérieur des entreprises ne sont pas neutres et qu’ils sont révélateurs de la nature du système global dans lequel nous nous trouvons. Ils s’efforcent également de démontrer par le plus d’exemples possible que les travailleurs, collectivement, sont capables de gérer les entreprises. En cela, nous sommes entièrement d’accord. Sur le premier point, l’histoire a suffisamment démontré que les travailleurs étaient capables d’organiser la production dans une entreprise, mais il paraît plus important d’insister sur leur capacité à organiser la société dans son ensemble. Limitée à la gestion de l’entreprise, l’autogestion n’a rien de socialiste si on entend par socialisme la suppression de la propriété privée des moyens de production, du salariat et de l’économie de marché.

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17 octobre 1961 « Il y a du sang dans Paris » par Sorj Chalandon.

Le quotidien Libération daté des 12 et 13 octobre 1991 consacre un dossier de 8 pages à la publication de La bataille de Paris, 17 octobre 1961 de Jean-Luc Einaudi 1. Un long et terrible article de Sorj Chalandon  raconte, à partir du livre d’Einaudi, le 17 octobre 1961 à la façon d’un reportage. Il est reproduit ici, avec l’accord de son auteur. CV.

Source  : https://campvolant.com/2015/10/09/17-octobre-1961-il-y-a-du-sang-dans-paris-par-sorj-chalandon/#comments

une-scene-du-film-documentaire-francais-deUne scène du film de Jacques Panijel, « Octobre à Paris » (1962)

Mardi 17 octobre 1961. Ce matin, il pleut. Une eau froide qui cogne la tôle ondulée des bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers. Transforme les chemins pauvres en boue, les ornières en flaques, les premiers levés en ombres glacées. Ici, les noms chantonnent. Rue des Pâquerettes, de la Garenne, des Prés. Cabanes en carton, baraquements misérables, constructions approximatives de planches disjointes où s’entassent des milliers d’Algériens. Des taudis. De l’autre côté, dans la brume, des immeubles hauts. Le bois de Boulogne, Paris, les lisières devinées de la ville. A Sannois, un peu plus au nord, Ramdane, responsable local du FLN, regarde amèrement le ciel. « Dieu n’est pas avec nous ».

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Regard sur une certaine « gauche »

La gauche de l’entre-soi et le burkini.
Un républicanisme communautariste, un universalisme aux idées réactionnaires.

Par Philippe Marlière. Article publié le 26 /08 / 16 sur son blog https://blogs.mediapart.fr/philippe-marliere/blog/260816/la-gauche-de-lentre-soi-et-le-burkini

A lire aussi dans la revue critique « Contretemps » : http://www.contretemps.eu/interventions/gauche-entre-soi-burkini

Dans cet article, Philippe Marlière, professeur de sciences politiques à University College London, revient sur les récentes controverses sur le port du burkini en France, montre la ligne de fracture qu’elles ont créé au sein de la gauche française, et réfute les arguments qui sont déployés pour justifier des attaques racistes et sexistes contre les femmes musulmanes.

Une gauche « républicaine » qui copie une  droite nationaliste ou xénophobe.

Ce sont les photos de la honte et de l’ignominie. Elles sont apparues dans un premier temps dans la presse anglo-saxonne et ont ensuite fait le tour du monde 1. Quatre policiers municipaux armés s’approchent d’une femme allongée sur une plage de galets à Nice. Ils lui ordonnent de retirer un débardeur qui recouvre le haut de son corps. Sous les regards en apparence acquiesceurs de vacanciers dénudés, la femme s’exécute. Ces policiers appliquent un arrêté municipal interdisant le port du burkini sur les plages, ce vêtement qui recouvre l’intégralité du corps.

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La gauche dite «républicaine» au service de la xénophobie ou du racisme.

Jacques Rancière : « Les idéaux républicains sont devenus des armes de discrimination et de mépris »

Entretien paru dans « l’Obs » du 2 avril 2015.

L’OBS: Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d’expression et du vivre-ensemble. Les dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires?

Jacques RancièreJacques Rancière : Il n’est pas sûr qu’il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d’accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l’unanimité demandée autour de la «liberté d’expression» a entretenu une confusion. En effet, la liberté d’expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l’Etat en interdisant à ce dernier d’empêcher l’expression des opinions qui lui sont contraires.

Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à «Charlie», c’est un tout autre principe: le principe qu’on ne tire pas sur quelqu’un parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement.

Mais on ne s’est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d’expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les «bons Français», partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d’expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés.

On invoque souvent l’universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l’universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d’un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C’est ce dévoiement que le 11 janvier n’a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d’une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

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La domination policière : une violence industrielle.

Mathieu Rigouste, La domination policière. Une violence industrielle, Paris, La fabrique, 2012, 208 pages.

la domination policièreParu depuis  quatre ans déjà, l’ouvrage de Mathieu Rigouste ne perd pas de son intérêt pour analyser le fonctionnement des institutions policières françaises, et à un niveau plus global, de leur rôle au sein du système capitaliste et étatique. Paru aux Editions La Fabrique, La domination policière apparaît comme la synthèse du travail de l’auteur entrepris depuis ses recherches doctorales à la fin des années 2000. 235 pages condensant les conclusions de ses livres précédents: L’ennemi intérieur, La bande à Bauer, et d’un livre moins connu Le théorème de la Hoggra (1). 235 pages au style clair, sans emphase et direct, qui reprend implacablement les aspects développés par l’auteur autour de la généalogie de l’ordre sécuritaire contemporain français. Rigouste fait ce que les lecteurs qui suivent ses écrits et interventions pouvaient attendre de lui : une sorte de manuel, des « outils »  comme il le dit lui-même, afin de renverser les relations de dominations et d’oppressions : « Je fabrique des outils pour démonter les mécanismes de la domination. »

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