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Peut-on parler de tortures policières ?

 
 
 
 
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En France, les pires souffrances infligées par les forces de l’ordre continuent d’être appelées « violences » policières. Face aux mêmes pratiques, pour l’Afrique, l’Amérique latine et les pays du Sud en général, il est question d’actes de torture. Cet article met en lumière le dispositif permettant à l’État français d’invisibiliser la torture dans le droit, pour que celle-ci ne puisse jamais être nommée sur notre territoire. Alors que les pratiques policières destinées à intimider et punir les manifestants, par des souffrances physiques et mentales graves, se sont spectaculairement déployées depuis le début de la mobilisation lycéenne et étudiante, il est temps de s’interroger sur la manière dont nous qualifions ces méthodes de « maintien de l’ordre ».
Timothée Gabriel MOREIRA
Politique 20 octobre 2026

« 2026, la police mutile les lycéen·nes » – Banderole place de la République, Paris, 17 octobre 2026

En France, la torture est un mal lointain. Quand la presse s’empare de ce sujet, c’est pour enquêter sur le passé colonial français ou sur des atrocités parfois récentes, mais toujours commises à l’étranger, sur fond de dictature ou de conflit armé. Quant à la justice française, sa compétence universelle en matière de torture lui permet de s’immiscer dans des actes commis partout dans le monde, par des bourreaux étrangers. Les enquêtes des autorités françaises, recensées par Amnesty International, concernent des actes de torture commis en Afrique, au Moyen-Orient ou en Asie, mais jamais en Europe1. En mars 2024 par exemple, la justice française condamne en appel un ancien milicien à trente ans de réclusion pour « actes de tortures et de barbarie inhumains » commis au Liberia entre 1993 et 19942.

Le secteur associatif participe également de cette mise à distance de la torture, qu’il représente comme une pratique exotique. L’Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture (ACAT-France), bien que basée à Paris, met en lumière le combat de victimes birmanes, camerounaises, chinoises, égyptiennes ou encore mexicaines. Cette association, qui se donne pour mission de « défendre les victimes de torture et de mauvais traitements »3, ne recense toutefois aucune victime européenne ou étasunienne. Sur son site, le slogan « On n’est plus au Moyen Âge » est utilisé pour condamner des crimes anachroniques appartenant à des régions arriérées pratiquant encore la torture.

Une pratique de « barbares » ?

La barbarie, la sauvagerie et la cruauté sont ainsi réservées pour décrire les pratiques policières des pays du Sud. Pourtant, face à la brutalité de l’affaire Théo de 2017, dans laquelle des policiers avaient battu et causé de graves lésions anales à leur victime, un juriste se demande pourquoi la justice française a tant de mal à retenir cette qualification en France : « La torture ne peut concerner notre pays ! On ne peut l’envisager que pour d’autres territoires, les États-Unis (avec Guantanamo), le Maroc, la Turquie, etc. »4. La torture ne peut donc être perpétrée que par des barbares dans les territoires sauvages du Sud global.

Si ces références au passé ou à l’ailleurs dominent dans ces domaines, c’est parce qu’en tant que telle, la torture n’est jamais vraiment définie. De plus, elle est imaginée exclusivement pour des pays en guerre ou dans des périodes de violation systématique des droits humains. Elle est alors représentée comme une pratique propre à tous ces contextes supposément aussi éloignés culturellement que violents. Pourtant, la torture ne dépend pas de conflits armés ou de régimes dictatoriaux pour exister, et le droit international lui donne des contours bien précis en temps de paix. Selon la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants adoptée à l’ONU en 1984, il s’agit d’imposer à une personne des souffrances physiques ou mentales graves pour lui soutirer des informations, la punir, l’intimider ou « pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination »5. Cependant, la particularité de cette définition internationale ne tient pas à ce tourment en lui-même, aussi cruel soit-il, mais à son auteur. En droit, pour que ces souffrances soient qualifiées de torture, elles doivent être causées intentionnellement par un agent de l’État dans l’exercice de ses fonctions, ou par un particulier agissant sous son égide. La torture n’est donc pas un crime barbare mais un crime d’État, par opposition aux violences privées, même les plus atroces, causées par de simples particuliers.

Un crime d’État

À la lumière du droit international, se pose alors la question de la qualification juridique que reçoivent les souffrances extrêmes causées intentionnellement par des policiers ou gendarmes français, en manifestation, en garde à vue, dans des centres de rétention administrative ou en prison. Peuvent-elles encore être confondues avec de simples « violences » policières ? Et ce, alors que les « violences » (articles 222-7 à 222-16-3 du code pénal) servent d’abord à qualifier des actes privés commis par de simples particuliers, et que la qualité de fonctionnaire de leur auteur ne représente qu’une circonstance aggravante accessoire ?

En 2013, c’est cette même distinction entre violences privées et crimes d’État qui est à l’origine de l’inscription dans le code pénal de l’infraction de disparition forcée, à la suite de la ratification par la France de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées (ONU). Cette infraction permet de distinguer, d’un côté, les disparitions commises par de simples particuliers, et de l’autre, les disparitions forcées, nom donné à celles réalisées par un État et ses agents. À l’opposé des violences privées, la disparition forcée et la torture se caractérisent donc avant tout par l’intervention de l’État, grâce à ses moyens matériels et humains.

« Violences » policières ou actes de torture en France ?

En matière de torture, la France semble faire figure d’exemple, tant cette qualification est absente du champ lexical journalistique et juridique pour toutes les affaires les plus graves mettant en cause les forces de l’ordre. La seule condamnation de la France pour torture par la Cour européenne des droits de l’homme remonte d’ailleurs à 1999, dans l’affaire Ahmed Selmouni, longuement battu et agressé sexuellement par des policiers de Seine-Saint-Denis huit ans auparavant. Mais alors, qu’en est-il des nombreux cas analogues, caractérisés par une brutalité sans bornes, et de plus en plus médiatisés depuis le début des Gilets jaunes ? Adama Traoré (2016), Théo (2017), Cédric Chouviat (2020), Michel Zecler (2020), Gabriel (2020), Hedi Rouabah (2023) et les noms des morts et des survivants s’accumulent au fil des manifestations et des contrôles policiers racistes.

Malgré la brutalité de ces affaires, le déni de l’État demeure intact. Alors qu’en 2020 Gérald Darmanin « s’étouffe » quand il entend parler de violences policières6, trois ans plus tard Emmanuel Macron récuse carrément l’usage de ce terme7. Face à des pratiques policières d’une extrême gravité, la réaction de la Défenseure des droits est plus surprenante. En 2020, elle exige à l’encontre des policiers impliqués dans l’affaire Théo de simples poursuites disciplinaires8. Cinq ans plus tard, elle requiert pour les policiers responsables du tabassage raciste de Michel Zecler un « conseil de discipline »9.

Pour la presse et la justice, il est de plus en plus difficile de nier les nombreuses images circulant sur les réseaux sociaux, mais personne ne semble s’interroger sur la qualification donnée à ces pratiques, un consensus s’étant formé autour de la notion de « violences policières ». Les enquêtes sont alors ouvertes pour « violences volontaires en réunion ayant entraîné une mutilation ou infirmité permanente par personne dépositaire de l’autorité publique et avec arme », « violence par personne dépositaire de l’autorité publique et injure à caractère raciste », « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique », ou encore agression sexuelle et viol quand ces actes revêtent un caractère sexuel. Même quand Libération révèle les images de la garde à vue de Mario, un Péruvien de 42 ans, battu pendant la nuit du 24 juillet 2024 par des policiers parisiens au point de lui briser un avant-bras10, jamais la torture n’est mentionnée ni la qualification juridique de « violences » remise en cause par des journalistes.

Si cet aveuglement peut s’expliquer par l’influence qu’exercent les catégories juridiques sur des médias agissant comme porte-paroles de la police-justice, leur utilisation par le système judiciaire constitue un problème majeur. En effet, la définition de la torture établie par la Convention onusienne s’impose à tous les États parties comme l’unique définition utilisable en droit. Il en ressort pour le législateur l’obligation de l’intégrer dans une infraction autonome, comme pour la disparition forcée. Mais depuis la ratification de la Convention contre la torture par la France en 1986, cette obligation n’a jamais été respectée. Face à ce constat, le Comité contre la torture de l’ONU recommande en mai 2025 à la France « d’intégrer dans le code pénal une définition de la torture qui couvre l’ensemble des éléments prévus à l’article premier de la Convention »11. Loin d’être une recommandation nouvelle, celle-ci est en fait réitérée par le Comité depuis son premier rapport adressé à la France en 1998. Le refus de l’État français de créer une infraction de torture conforme à sa définition internationale, c’est-à-dire comme un crime d’État commis par ses agents, persiste donc depuis 40 ans.

Invisibiliser la torture par le droit

Pourtant, depuis 1994, il existe bien une infraction de « tortures et actes de barbarie » dans le code pénal français. Contrairement au reste des infractions, le législateur ne la définit pas, la torture consistant à « soumettre une personne à des tortures ou à des actes de barbarie » (article 222-1 du code pénal). Cette redondance offre aux juges une ample marge de manœuvre pour inventer leur propre définition, en violation directe du droit international. En pratique, au lieu de condamner des crimes d’État commis par ses agents, cette infraction est utilisée pour condamner des particuliers ayant commis des violences considérées subjectivement comme plus monstrueuses que d’autres. En France, la définition de la torture ne dépend donc pas du droit international mais de l’imaginaire des juges.

Quand la justice française utilise cette qualification, il est difficile d’identifier si celle-ci fait référence à la barbarie des actes commis ou plutôt à celle supposée de leurs auteurs, tant elle semble réservée à la condamnation de personnes noires ou arabes. Le cas le plus médiatisé remonte à 2006, quand les membres du « gang des barbares », selon son appellation médiatique, dirigé par Youssouf Fofana, sont condamnés pour tortures et actes de barbarie, après avoir séquestré et battu à mort Ilan Halimi pour des motifs antisémites. Plus récemment, une migrante Algérienne est condamnée pour viol, meurtre et actes de torture à la réclusion à perpétuité incompressible après le meurtre de la jeune Lola Daviet de 2022. En donnant à la torture la définition d’un acte monstrueux commis par un particulier, la justice française lui retire arbitrairement le caractère de crime d’État, et donc sa véritable portée. Cette définition ne peut finalement jamais être utilisée pour qualifier les souffrances les plus graves infligées intentionnellement par des policiers ou des gendarmes, empêchant la poursuite de ce crime pour l’ensemble du territoire français.

D’ailleurs, la violation du droit international ne se limite pas à ces cas. Selon la Convention contre la torture de l’ONU, les actes commis par des agents de l’État mais ne remplissant pas les critères de gravité et d’intentionnalité de la torture doivent être condamnés comme des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants (PTCID). Mettre à genoux des adolescents avec les mains derrière la tête pendant de longues minutes en les filmant, humilier des gardés à vue, utiliser des cellules insalubres et priver les détenus de sommeil, les gifles, les menaces, les insultes racistes constituent autant de PTCID. Cette définition est également absente du code pénal et donc totalement inopérante en France. Ces pratiques sont d’ailleurs tellement courantes et sans conséquences pour les forces de l’ordre qu’elles sont considérées comme banales.

Face à ce dispositif juridique neutralisant les infractions de torture et de PTCID pour les policiers et les gendarmes français, reste à questionner l’omission persistante de la France de se conformer au droit international. Désintérêt, méconnaissance du pouvoir législatif et des gouvernements successifs ou invisibilisation délibérée ? Depuis la ratification par la France de la Convention contre la torture en 1986, aucune proposition de loi n’a eu pour but de faire entrer cette définition internationale dans le code pénal. Dans le même temps, dans de nombreux pays du Sud, le droit international met en lumière les crimes d’État, notamment grâce à l’emploi d’« exécutions extrajudiciaires » pour les meurtres commis par la police, de PTCID pour les humiliations et violences quotidiennes des forces de l’ordre et enfin de « torture » pour les « violences » policières intentionnelles les plus graves.

En 2025, la Commission nationale consultative des droits de l’homme rappelle qu’aucune modification de cette infraction n’est pour l’instant prévue12, malgré les nombreux rappels du Comité onusien contre la torture. L’État français n’est donc pas enclin à mettre fin à l’invisibilisation de ces pratiques, au moins dans le droit. Le pouvoir judiciaire, principal rouage de l’impunité policière, peut donc continuer de donner des qualifications amoindries aux actes de torture commis par les forces de l’ordre. Finalement, l’inscription dans le code pénal de la définition internationale de la torture, sans nécessairement l’éradiquer, permettrait au moins de nommer et de sanctionner cette pratique institutionnelle pour ce qu’elle est.

Photo d’illustration : Laurent GAYER, intervention policière suite au blocage de science po et du boulevard Saint-Germain (7 octobre 2026)

https://competenceuniverselle.amnesty.fr/ ↩︎
Crimes contre l’humanité : l’ex-commandant rebelle libérien Kunti Kamara condamné à Paris, en appel, à trente ans de réclusion, Le Monde, Paris, 27 mars 2024, www.lemonde.fr ↩︎
https://www.acatfrance.fr/notre-association/ ↩︎
Jean Delga, L’acte de torture et de barbarie : une incrimination criminelle trop souvent oubliée en cas de violences policières, de viol ou d’actes de sodomie, Sexologies, 26(2), 2017 ↩︎
Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ONU, Ville de New York, 10 décembre 1984 ↩︎
Gérald Darmanin “s’étouffe” quand il entend le terme de “violences policières”, Sud Ouest, 28 juillet 2020 ↩︎
Violences policières : comment Emmanuel Macron a fait évoluer son discours depuis 2017, France Info, Paris, 24 avril 2023, https://www.franceinfo.fr/ ↩︎
Affaire Théo : la Défenseure des droits, réclame des “poursuites disciplinaires” contre les policiers, Le Figaro, Paris, 24 novembre 2020, www.lefigaro.fr ↩︎
Violences policières contre Michel Zecler : la Défenseure des droits demande que les agents fassent l’objet d’un conseil de discipline, France Info, Paris, 7 novembre 2025, https://www.franceinfo.fr/ ↩︎
Les images du déchaînement de violences subi par un homme dans un commissariat parisien, Libération, Paris, 19 septembre 2024, www.liberation.fr ↩︎
Comité contre la torture, Observations finales concernant le huitième rapport périodique de la France, ONU, Genève, 22 mai 2025 ↩︎
Contribution au Comité contre la torture en vue de l’examen de la France 82e session, CNCDH, Paris, avril 2

Dans les cortèges du 17 octobre, « une population non blanche, longtemps invisibilisée, qui revendique sa place »

France — Entretien

Spécialiste du mouvement des Gilets jaunes et observateur attentif des manifestations du 17 octobre, le chercheur en sociologie politique Charif Elalaoui alerte sur une profonde « colère » et note l’émergence d’une « jeunesse racisée, issue des quartiers populaires », qui « se mobilise et se fait entendre ».

https://www.mediapart.fr/journal/france/201026/dans-les-corteges-du-17-octobre-une-population-non-blanche-longtemps-invisibilisee-qui-revendique-sa-place

Dan Israel

20 octobre 2026

On ne trouve pas beaucoup de sociologues qui ont à la fois enquêté sur le terrain tout au long du mouvement des Gilets jaunes, puis observé de près la manière dont la mobilisation autour du 17 octobre s’est constituée. Charif Elalaoui, chercheur affilié au laboratoire Espaces et sociétés du CNRS, l’a fait.

Spécialiste des processus de politisation et des inégalités raciales, notamment face aux défis écologiques, il suit depuis une ville moyenne de Normandie les flux et les reflux des mobilisations depuis une dizaine d’années. Il repère aujourd’hui une « colère sociale » profonde. « Les gens ont le sentiment de ne plus être écoutés, que leurs revendications, leur mobilisation, leur vote parfois, ne servent à rien », alerte-t-il.

Illustration Charif Elalaoui. © DR

Après avoir observé la construction du mouvement du 17 octobre, notamment sur TikTok, Charif Elalaoui a interrogé les participant·es à la manifestation. Il y a vu davantage de cadres que lors des Gilets jaunes, mais aussi « une population non blanche, longtemps invisibilisée », qui « revendique sa place au sein de l’espace politique et social ».

« Mediapart » : Comment avez-vous travaillé sur la manifestation du 17 octobre ?

Charif Elalaoui : J’enquête sur les mouvements sociaux en Normandie depuis une dizaine d’années, en mobilisant des outils des sciences sociales pour comprendre les revendications et les ressorts des mobilisations. Cela a été ma démarche pour le 17 octobre. J’ai commencé par des observations en ligne depuis début septembre, avec les premiers appels autour de cette date.

J’ai ensuite construit un questionnaire que j’ai passé aux participant·es dans une ville moyenne de Normandie, avec une géographe, Morgane Esnault, et un ingénieur de recherche au CNRS, Quentin Tura. Nous avons obtenu 90 réponses. Il s’agit de données localisées, en cours de traitement, qui permettent d’appréhender le mouvement par études de cas. Il faut également les confronter à d’autres territoires afin de croiser les données.

Quelles sont vos premières constatations ?

Dans notre échantillon, la moyenne d’âge se situe autour de 34 ans, donc relativement jeune, et les 25 ans et moins en représentent 29 %. Un peu plus d’une personne sur deux est une femme. Le mouvement est donc très féminisé. Il comprend aussi beaucoup de personnes non blanches, qui ont largement pris leur place dans le mouvement.

Du point de vue des catégories socioprofessionnelles, si l’on reprend la grille de l’Insee, on trouve, en plus des étudiant·es qui étaient bien mobilisé·es, une partie non négligeable de cadres et de professions intellectuelles supérieures, dont des enseignant·es, des psychologues de l’éducation nationale, des fonctionnaires, des juristes…

Comparativement à d’autres mouvements comme les Gilets jaunes, les ouvriers et employés étaient sous-présentés, puisqu’ils n’arrivent qu’en troisième position, après les cadres et les professions intermédiaires. Mais il pourrait aussi s’agir d’un effet d’échantillon, qu’il faut potentiellement affiner au regard d’autres configurations.

C’est une partie des raisons qui vous font penser que ce mouvement du 17 octobre est différent de celui des Gilets jaunes, que vous connaissez bien ?

Depuis septembre, beaucoup de médias parlent en effet d’un « retour des Gilets jaunes ». C’est sans doute dû aux premiers appels, qui étaient très en lien avec la hausse des prix des carburants et la reprise de certains codes des Gilets jaunes.

Et il est vrai que ce nouveau mouvement rejoint les mobilisations construites en dehors des institutions politiques et syndicales traditionnelles, comme on en a déjà vu ces dix dernières années. Des grandes mobilisations, des éruptions populaires qui se structurent par le bas.

Mais c’est une chose de reprendre les codes du mouvement des Gilets jaunes – avec le gilet, un certain vocabulaire, une construction par le bas… –, et c’en est une autre de remobiliser les mêmes classes populaires, habitant en majorité dans des espaces ruraux ou périurbains. Il faudra observer, dans les jours à venir, si ces classes populaires font leur « retour ». Pour ma part, je vois pour l’instant quelque chose d’autre se construire. D’autres populations, d’autres secteurs se mobilisent.

C’est-à-dire ?

Une jeunesse racisée, issue des quartiers populaires, est très présente. Dans l’histoire des mobilisations locales que j’étudie, je ne l’avais vue venir massivement que pour deux grands mouvements : les hommages à George Floyd [tué par un policier lors de son arrestation à Minneapolis, aux États-Unis – ndlr] en 2020, à la suite du mouvement Black Lives Matter, et les rassemblements contre l’islamophobie à la suite du meurtre d’Aboubakar Cissé [dans une mosquée à La Grand-Combe, dans le Gard – ndlr], en 2025.

Dans ces mobilisations, il y a quelque chose qui se joue. Une population non blanche, longtemps invisibilisée et à qui on a dénié le droit de parler au nom du pays, se mobilise et se fait entendre. Elle revendique sa place au sein de l’espace politique et social. Parce que le peuple français, c’est aussi elles et eux. Il faut saisir ce qui est en train de se jouer dans la complexité et la profondeur des colères qui s’expriment.

Quelles sont les colères que vous avez recueillies ?

La première chose, c’est vraiment le soutien au mouvement lycéen, qui ressort très nettement. Il y a ensuite la question des inégalités sociales qui structurent aujourd’hui la société française, avec des écarts de plus en plus énormes entre les personnes qui gagnent très bien leur vie et les catégories populaires, et même ce qu’on appelle la classe moyenne, une thématique déjà portée en 2018. Les services publics et le pouvoir d’achat aussi.

Ensuite, la question des violences policières est très importante et revient à de nombreuses reprises dans les questionnaires. Il y a aussi des choses qui questionnent ce qu’on peut appeler l’ordre capitaliste, sans oublier la solidarité avec la Palestine et l’enjeu écologique.

Certaines de ces questions recoupent tout de même des sujets qui ont émergé dans le mouvement des Gilets jaunes…

Les situations politiques ne sont pas les mêmes, ni la structuration en termes de classe ou d’âge, comme je l’ai indiqué. Mais ce mouvement peut rejoindre celui des Gilets jaunes en effet sur deux constats. D’abord, le fait que les institutions politiques de la Ve République sont perçues comme usées et la question démocratique que cela pose, avec une colère liée au fait de ne pas être entendus.

Cette colère sociale, c’est quelque chose qui est très profond. Les gens ont le sentiment de ne plus être écoutés, que leurs revendications, leur mobilisation, leur vote parfois ne servent à rien.

Vous insistez beaucoup sur la question du cadrage politique et médiatique de ces revendications. En quel sens ?

Je me souviens très bien qu’au départ du mouvement des Gilets jaunes, les grands médias, les chaînes d’information, accueillaient cette colère populaire décrite comme légitime. On a vu des classes populaires, qui sont souvent sous-représentées, venir témoigner sur les plateaux des chaînes d’information en continu, etc.

Ce cadrage a progressivement changé après le 1er décembre 2018, à la suite des événements autour de l’Arc de Triomphe. Tout à coup, les Gilets jaunes n’étaient plus des personnes avec des revendications audibles, mais des dangers pour la République.

Avec beaucoup de sociologues, nous avons dit qu’il fallait faire attention parce que les gens se mobilisent pour des raisons précises, avec des choses à dire : ils dénoncent les inégalités sociales et raciales, la vie chère, le « ras-le-bol » de ne pas être écoutés et montrent une détermination à vouloir défendre leurs droits, avec une jeunesse qui voit également son horizon se rétrécir sur fond de crise écologique.

Tant que ces sujets ne sont pas traités, les raisons de la colère sont encore là. On ne peut pas répondre à la colère seulement par la répression, parce que cela ne la fait pas disparaître. Et les colères s’agrègent, jusqu’à nous conduire à la situation que nous connaissons aujourd’hui.

Se pose aussi la question des différents types d’action. Quel regard portez-vous sur les violences qui ont émaillé les mobilisations samedi 17 octobre, avec ce qui a ressemblé à un ciblage d’institutions symboliques ?

Les spécialistes du sujet, indépendamment de ce mouvement, montrent que la violence est un répertoire d’action qui a ses propres ressorts, et qui peut viser des symboles de l’État ou du capitalisme. Il ne s’agit pas donc d’en donner une appréciation morale, mais de comprendre sociologiquement pourquoi surgissent des événements de cette nature qui sont contextuels. C’est différent des scènes de pillage.

« Si des gens sont descendus dans la rue samedi 17 octobre, c’est qu’il y a des questions profondes qui ne sont pas traitées. »

Lorsqu’on évoque les violences, les chercheurs et chercheuses qui travaillent de manière plus longue sur le monde social et ses structures montrent également qu’il y a une violence au quotidien : la violence sociale, les discriminations et l’exploitation…

Le débat sur les violences risque-t-il d’effacer les raisons de la mobilisation ?

La manière dont ce type d’images circule très vite risque de conduire à l’invisibilisation des revendications. Si des gens sont descendus dans la rue samedi 17 octobre, c’est qu’il y a des questions profondes qui ne sont pas traitées. Les inégalités sociales, les discriminations raciales et la manière dont certaines institutions de la République traitent une partie de la population issue de l’immigration postcoloniale… Ces sujets-là, qui sont beaucoup mis en avant par les manifestants, disparaissent.

Ces revendications passent aussi beaucoup par les réseaux sociaux, notamment sur TikTok, où le mouvement actuel s’est organisé. Est-ce nouveau ?

Oui, et c’est là que la discussion devient vraiment intéressante, parce qu’il y a des rapprochements à faire avec ce qui se passe à l’international. Notamment ce qu’on appelle la « Gen Z ». Les réseaux sociaux permettent en tout cas de construire des choses, c’est un espace de politisation pluriel.

J’ai travaillé sur la mobilisation de cette « Gen Z » au Maroc, qui s’était structurée sur Discord. Je me permets d’ailleurs une brève parenthèse : au Maroc comme ailleurs, ces mouvements ont été marqués par des répertoires d’actions violentes. Certains commentaires sur des grandes chaînes d’information y avaient alors vu une effervescence populaire et une génération des Suds qui prenait les choses en main ! Il s’agit donc bien d’un cadrage.

À Paris, lors de la manifestation contre la vie chère du 17 octobre 2026. © Photo Alain Apaydin / Abaca

Pour les Gilets jaunes, au départ, c’était sur Facebook. « Bloquons tout », en septembre 2025, est beaucoup passé par Telegram. Et pour le 17 octobre, c’est sur TikTok, un espace très jeune et où une population non blanche est assez présente.

Quand on les écoute, ils ont beaucoup de choses à dire. Les dépolitiser me semble rater les ressorts sociaux de ce qui se joue dans la jeunesse d’aujourd’hui, très connectée, très au fait de ce qui se passe dans le monde. Mais il faut également observer comment un autre phénomène se produit : de plus en plus de personnes non blanches sont à l’initiative, tant dans le domaine écologique que dans les domaines politique et social.

C’est à mettre en regard avec les institutions de médiation traditionnelles, les partis politiques et les syndicats, qui ont de plus en plus de mal, effectivement, à proposer des modalités fédératrices pour des grands moments de mobilisation.

Comment voyez-vous les jours et les semaines à venir, alors que des appels à continuer la mobilisation circulent pour ce week-end et les suivants ?

Il semble qu’un calendrier de mobilisation s’installe, il faut voir comment il va évoluer jusqu’au 5 novembre [date à laquelle les syndicats appellent à manifester – ndlr]. Cela peut durer, puisque, au lieu de répondre aux revendications, le gouvernement répond par l’instauration de couvre-feux localisés, à l’image de ce qui a été fait dans les outre-mer.

On ne traite pas le problème des injustices, des discriminations raciales, de la question écologique non plus, alors que ces jeunes vivent sur fond de crise climatique. Je vois un fossé qui se creuse avec le haut de l’espace social, les classes dirigeantes, qui ne comprennent pas ce qui se joue et qui pathologisent les mobilisations. Certains médias glissent même vers un langage animalier pour les décrire.

Mais ils ne comprennent pas ce qui traverse cette jeunesse : elle voit les conditions mêmes de son horizon et de son avenir en train de s’effondrer. Il y a une cristallisation autour de ces sujets, qui débouche sur une crise sociale et politique. Et qui ne va pas disparaître tant que des réponses ne sont pas apportées.

La question se joue aussi autour de l’interprétation sociale et politique du 17 octobre. Des travaux comme ceux de Doug McAdam et William H. Sewell mobilisent l’idée d’« événement transformateur » pour comprendre certains événements historiques, susceptibles de rompre soudainement avec des hypothèses tenues pour acquises dans la vie sociale et politique. Il faudra continuer de mener des recherches pour déterminer si l’on est face à une telle situation en France.

Dan Israel

Boîte noire
Cet entretien a été réalisé par téléphone lundi 19 octobre. Il a été relu et enrichi par Charif Elalaoui.

 

« Depuis 20 ans, la jeunesse est un laboratoire pour les méthodes répressives et tester les nouvelles armes de la police »

Entretien avec Pierre Douillard-Lefèvre, chercheur en sciences sociales éborgné par la police 

Par Lisa Noyal

06 octobre 2026

Chercheur en sciences sociales mutilé par la police en 2007, Pierre Douillard-Lefèvre travaille notamment sur la militarisation du maintien de l’ordre. Il alerte sur la « violence inouïe » de la police contre la jeunesse mobilisée.

Depuis le 29 septembre dernier, les lycéens bloquent leurs établissements et manifestent dans toute la France pour demander de meilleures conditions d’apprentissage. Après une semaine de mobilisation, plus de 5.000 jeunes ont été placés en garde à vue selon le ministère de la Justice. L’un a perdu sa main à 15 ans, arrachée après un tir de grenade. Un lycéen de 14 ans souffre d’une double fracture de la mâchoire. Deux autres de 16 ans sont blessés à l’œil, dont un éborgné. « Il y a une violence inouïe contre la jeunesse qui a franchi énormément de paliers ces dernières années », résume Pierre Douillard-Lefèvre, chercheur en sciences sociales. Auteur des ouvrages L’arme à l’œil (Le bord de l’eau, 2016), Nous sommes en guerre (Éditions Grévis, 2021) et Dissoudre (Éditions Grevis, 2024), Maudite soit la guerre (Éditions Divergences, 2025), il travaille notamment sur la militarisation du maintien de l’ordre. C’est avec un sentiment de rage mêlé à de la tristesse que l’essayiste de 36 ans livre son analyse du mouvement social actuel.

Il y a presque vingt ans, Pierre faisait partie des lycéens mobilisés contre la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités (LRU), également dite loi Pécresse. La loi, promulguée en 2007, délègue à chaque établissement la gestion de son budget, de son personnel et de son patrimoine immobilier. Âgé de 16 ans lors des manifestations contre cette loi, le jeune homme perd l’usage de son œil suite au tir d’un lanceur de balles de défense (LBD), arme en expérimentation à l’époque. L’essayiste et journaliste au sein du média Contre Attaque devenu expert des questions de maintien de l’ordre dénonce « l’ultra-violence » dont font preuve les forces de l’ordre dans le mouvement actuel.

Comment qualifieriez-vous le maintien de l’ordre instauré lors des manifestations lycéennes actuelles ?

On peut déjà questionner le terme de « maintien de l’ordre ». La police vient semer la violence, le désordre et la peur. En réalité, il s’agit de terroriser une génération entière qui est en train de découvrir l’engagement, l’action de rue, et le militantisme. Ce qu’on voit sur les vingt dernières années, c’est que la jeunesse a toujours été un laboratoire pour expérimenter des méthodes répressives et tester les nouvelles armes de la police : de la jeunesse des quartiers réprimée pour le simple fait d’exister aux luttes étudiantes, en passant à la répression des free-parties, notamment avec l’arrivée de la Loi Ripost.

Après une semaine de mobilisation, plus de 5.000 jeunes ont été placés en garde à vue selon le ministère de la Justice. / Crédits : Photo issue du documentaire Gilets Jaunes, une répression d’État (2019)

Assiste-t-on à une forme de répression inédite, notamment sur l’usage des armes ?

Le processus de militarisation existe depuis au moins une vingtaine d’années : il n’y a pas de changement de nature de la répression, mais un processus de brutalisation qui monte, qui prend une ampleur supérieure. Par exemple, les armes mutilantes comme le LBD ou les grenades explosives, sont utilisées depuis près de vingt ans. Là, ce qui frappe aujourd’hui, c’est le caractère systématique et généralisé sur tout le territoire. On voit les policiers qui agissent comme si les gens qui leur faisaient face étaient une armée rivale. On a des policiers adultes en uniforme qui, face à un blocus lycéen, vont envoyer une grenade qui peut tuer, arracher la tête, le bras ou la jambe de quelqu’un.

Cette militarisation, on la voyait contre les Gilets jaunes, contre les syndicalistes, contre les écologistes à Sainte-Soline, dans les banlieues… Une étape qui a été très claire, c’est au moment des Gilets jaunes avec la rafle de Mantes-la-Jolie (78) en 2018. [La police avait placé 150 lycéens à genoux, les mains sur la tête pendant plusieurs heures en les filmant. L’un des agents avait déclaré : « Voilà une classe qui se tient sage » ].

À mon sens, on arrive à un nouveau palier puisqu’on est à 5.000 arrestations en une semaine, c’est du jamais vu en France. C’est plus que pendant les Gilets jaunes, plus qu’après la mort de Nahel [environ 3.800 arrestations en une semaine], qui illustre pourtant un autre palier de la violence d’État contre la jeunesse, plus qu’en mai 68. La décennie Macron termine comme elle a commencé : par la violence contre des mineurs. Ce qu’on est en train de vivre, c’est sans précédent en termes d’intensité.

« Les armes mutilantes comme le LBD ou les grenades explosives, sont utilisées depuis près de vingt ans. Là, ce qui frappe aujourd’hui, c’est le caractère systématique et généralisé sur tout le territoire. » / Crédits : Photo issue du documentaire Gilets Jaunes, une répression d’État (2019)

Est-ce qu’on pourrait dire qu’il y a aussi une évolution dans les villes qui sont touchées, dans le sens, où avant les grandes villes semblaient davantage concernées par cette répression ?

On entend beaucoup dans la bouche de nos dirigeants les mots : « ensauvagement », « barbare », etc. 
Je pense qu’il y a surtout un ensauvagement de la police au niveau national, c’est-à-dire que même dans des petites villes, dans des lycées plutôt réputés et calmes, il y a désormais les mêmes logiques de militarisation qui s’affirment. C’est peut-être là aussi la spécificité de ce mouvement. Il est parti de banlieues parisiennes, mais a touché énormément de petites villes de 5.000 ou 10.000 habitants. Ce n’est pas montré parce que c’est peut-être moins spectaculaire, mais on a des charges policières très violentes avec des grenades lacrymogènes dans des villes où ça n’arrive jamais. D’Alençon (61) – où on a vu une jeune fille se faire étrangler – à Saint-Denis (93), la brutalisation est dans le corps policier en général, quelle que soit la ville.

Une des violences marquantes de ces derniers jours, c’est le tir de LBD dans le visage d’un lycéen de 16 ans à Tours, qui a finalement perdu l’usage de son œil. En 2007, vous avez vous-même vécu cette situation. Vingt ans plus tard, comment vous sentez-vous en voyant que cela puisse se répéter ?

Ce que je ressens depuis plusieurs jours, c’est une rage et une tristesse qui sont immenses et qui rouvrent des cicatrices personnelles. On se sent impuissant. Face aux images du lycéen de 15 ans à Lens (62) qui s’est fait arracher la main par une grenade, j’ai eu la gorge extrêmement serrée. J’ai une pensée tous les jours pour les jeunes qui viennent de voir leur vie basculer alors qu’ils se battent pour des conditions d’études.

C’est assez terrible parce que ça fait une vingtaine d’années qu’avec d’autres personnes gravement blessées et mutilés, on essaye de se battre contre l’impunité de la police, contre leur militarisation, contre les armes utilisées, et, à chaque nouveau cas, évidemment ça ravive nos propres cicatrices.

Malgré les vidéos de violence qui circulent, le ministre de l’Intérieur assure que les forces de l’ordre agissent avec « discernement, proportionnalité et maîtrise de la force ». Comment analysez-vous cette position ?

Malgré la visibilisation des violences policières notamment grâce aux vidéos, on a un déni qui est beaucoup plus fort du côté du pouvoir. On a un gouvernement qui assume totalement. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez affirmait sur le plateau de TF1, devant des millions de téléspectateurs de n’avoir donné « aucune consigne de retenue ». La jeunesse est considérée comme encore plus suspecte et dangereuse.

On avait d’ailleurs la même chose pendant les Gilets jaunes. Ou après Sainte-Soline avec les policiers qui se vantaient d’avoir éborgné des personnes : Emmanuel Macron disait de ne pas parler de violences policières. Et dans le même temps, on a des gouvernants qui assument et disent qu’il ne s’agit pas de violences policières. Même face à des faits, même face à des images, désormais, il y a une espèce de récit alternatif diffusé par le gouvernement et par tout un tas de médias qui vient faire fi d’éléments. Depuis plusieurs jours, on a un traitement du mouvement lycéen par les médias qui atteint des sommets de mensonges. Acrimed a publié un graphique qui montre que les violences policières, c’est 3 % du temps d’antenne contre 75 % consacré aux dégradations.

Soit ce mouvement va être écrasé par la force, soit il va y avoir un rapport de force. Je pense que les lycéens ont montré la voie, ils ont ouvert quelque chose. Maintenant, est-ce qu’on va les abandonner ou est-ce qu’au contraire leur mobilisation va déclencher un grand mouvement de solidarité et exiger des comptes à un régime qui tire sur des enfants ?

SOURCE :

Street Press

 

 

« Cette génération est marquée au fer rouge par la violence d’État »

Entretien — Libertés

Article paru dans le journal Reporterre

Des jeunes mobilisés ont « toujours été un laboratoire des violences policières », analyse Pierre Douillard-Lefèvre, qui a lui-même perdu un œil à cause d’un tir de LBD à 16 ans. Selon le chercheur, une « politique néofasciste » est désormais appliquée face à la jeunesse.

Plus de 200 adolescents blessés, dont plusieurs grièvement, des milliers d’arrestations… Depuis le 29 septembre, la répression s’accentue contre les lycéens qui se mobilisent partout en France. Ils dénoncent leurs conditions d’études et, plus largement, la situation sociale et écologique dont ils héritent.

À 16 ans, en novembre 2007, Pierre Douillard-Lefèvre a lui-même perdu l’usage d’un œil à cause d’un tir de LBD, lors d’une manifestation lycéenne à Nantes. Depuis, ce sociologue et chercheur en sciences sociales travaille sur la militarisation du maintien de la sécurité et les violences policières. Il analyse pour Reporterre ce qu’il considère comme une nouvelle étape de la répression : son intensification et son extension à l’ensemble de la jeunesse.

Editions du Bord de l’Eau 

 

 

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«Je ne compte plus les mecs qu’on a éborgnés» à Sainte-Soline : révélations en images sur les tirs illégaux de grenades par les gendarmes

Nous reproduisons ici l’article paru dans le journal Libération le 5 novembre 2025
 
«Libération» et «Mediapart» dévoilent, vidéos à l’appui, comment, lors de la manifestation interdite contre un chantier de mégabassine le 25 mars 2023, les forces de l’ordre ont multiplié les tirs tendus de grenades explosives et lacrymogènes. Des dizaines de personnes ont été blessées, plusieurs gravement.
 
Par Ismaël Halissat

Emanuel Descours, montage vidéo
Publié le 05/11/2025 à 12h00
 

Ils qualifient les manifestants de «pue-la-pisse», «d’enculés», de «chiens», parlent d’un «vrai kif» à propos des personnes qu’ils ont gravement blessées, disant avoir «signé pour ça». Ou encore évoquent, hilares, de nombreuses victimes : «Je compte plus les mecs qu’on a éborgnés.» Ces propos sont issus des dizaines d’heures de vidéos brutes filmées par les caméras des gendarmes mobiles lors de l’opération de maintien de l’ordre à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Ce samedi 25 mars 2023, des militants écologistes décident de braver l’interdiction de manifester de la préfecture pour s’approcher du chantier contesté d’une mégabassine. Les images captées par les caméras des forces de l’ordre, que révèlent Libération et Mediapart, montrent de nombreux tirs tendus de grenades lacrymogènes et explosives, une utilisation interdite et potentiellement mortelle de ces armes qui doivent être utilisées en cloche pour s’ouvrir en l’air. Ces usages illégaux, à l’origine des blessures les plus graves des manifestants, ne sont pas des cas isolés mais bien le résultat d’ordres délibérés de procéder à de tels tirs.

 

Le dispositif sécuritaire déployé ce jour-là pour empêcher les militants d’accéder au chantier de la mégabassine est conséquent : onze escadrons, vingt quads du peloton motorisé de la garde républicaine, deux véhicules blindés et deux camions équipés d’une puissante lance à eau. En un peu moins de trois heures, les quelque 2 000 gendarmes mobilisés tirent plus de 5 000 grenades, dont un quart sont des GM2L, des munitions composées de gaz lacrymogène mais surtout d’une charge explosive qui peut mutiler voire tuer.

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