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Au sein du service d’ordre du Rassemblement national, les méthodes du groupe de choc de « Kaiser »

Par Arthur Carpentier et Corentin Lesueur

Source : journal Le Monde. Publié le 2 novembre 2026  (1)

Jordan Bardella n’avait pas prévu de chanter si tôt La Marseillaise, dimanche 25 octobre, à Orléans. Son discours à peine commencé, le président du Rassemblement national (RN) a lancé l’hymne pour calmer ses troupes, « en attendant que les services de sécurité fassent leur travail » ; quatre minutes après sa montée sur scène, huit militants de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF) tentent en vain de déplier sur sa droite une banderole contre le racisme et l’antisémitisme.

L’eurodéputé bouge à peine les lèvres quand le chant monte de la foule, concentré sur l’expulsion violente organisée dans les tribunes. Pour que son chef puisse reprendre au plus vite le fil de son texte, le parti a disposé dans les gradins des agents dont l’accoutrement tranche avec celui des membres classiques du Département protection sécurité (DPS), le service d’ordre historique du parti.

Le visage dissimulé sous un masque chirurgical noir, les mains recouvertes de gants à coques et l’allure sportive travaillée par des vestes sombres, plusieurs hommes se sont précipités sur les membres de l’UEJF. Ces derniers sont plaqués et molestés, au milieu de coups portés par des spectateurs. L’un d’eux sortira de la salle le nez en sang. Les avocats de l’UEJF ont annoncé le dépôt de plaintes pour « violences en réunion » et « dénonciation calomnieuse » (le RN accusant l’organisation d’avoir été elle-même violente), affirmant que « plusieurs étudiants ont été frappés, étranglés, insultés et menacés, avant d’être brutalement exfiltrés ».

Trois de ces agents au moins, selon les images du Monde, portent une tenue imitant celles de certaines unités d’intervention des forces de l’ordre. Ils arborent aussi à l’épaule ou sur leur sacoche un gros écusson rond sur lequel figure un aigle aux immenses ailes jaunes devant une tour Eiffel et portant l’inscription « groupe action mobile 75 ».



Plus tôt dans l’après-midi, les mêmes agents avaient ratissé l’avant-scène du meeting de lancement de campagne de Marine Le Pen : la rumeur courait que des militants de gauche avaient infiltré l’événement. Une heure avant les discours, les agents masqués et gantés multipliaient les allers-retours parmi les spectateurs, tentant de dénicher parmi l’assistance les hypothétiques adversaires.

Interrogé sur la création, les missions et la composition de ce groupe action mobile 75, Victor Chabert, directeur du service de presse du RN, a refusé de répondre précisément aux questions du Monde. A toutes celles soumises dans le cadre de cette enquête, le parti s’est contenté d’un court texte écrit par Patrice Hubert, son directeur général. Sans lien avec les sujets détaillés dans la sollicitation, il y présente le DPS aussi généralement qu’il est possible de le faire, saluant les « volontaires, adhérents du mouvement, qui s’engagent bénévolement en marge de leur activité professionnelle » pour assurer une « mission exigeante ».

Les tenues et méthodes employées par le groupe action mobile 75 à Orléans interrogent ceux qui connaissent l’histoire du Front national (FN, devenu RN en 2018). Dans les années 1990, des unités mobiles d’intervention (UMI), groupes de choc, étaient chargées par le parti de Jean-Marie Le Pen de la surveillance et de la neutralisation des contre-manifestants.
Leur violence avait en partie justifié la mise en place entre 1998 et 1999 d’une commission d’enquête parlementaire sur le DPS. « Alors que le DPS classique, l’infanterie, s’occupe de quadriller le terrain, le groupe de choc est amené à intervenir là où le besoin s’en fait sentir, ce qui explique qu’ait été reprise pratiquement mot pour mot la terminologie militaire des commandos de recherche et d’action en profondeur », avait analysé, devant les parlementaires, Jean-Pierre Pochon, alors directeur des renseignements généraux de la préfecture de police.

Fonctionnaire de la Préfecture de police

La menace d’une dissolution du DPS, à la suite des violences des UMI, couplée aux déchirements internes du parti, avaient eu raison de ces unités dans les années 2000. La présence du groupe action mobile 75 à Orléans, la première constatée par Le Monde, signe-t-elle le retour des méthodes de sécurisation du Front ? Les héritiers du FN n’ont pas répondu aux questions précises posées par Le Monde sur l’existence et les missions du groupe action mobile 75.

Hier comme aujourd’hui, le parti n’a jamais accepté de s’étendre sur son service d’ordre et sur ceux qui le composent. Encore moins sur ses membres d’unités spéciales aux troublantes similitudes, à plus de vingt-cinq ans d’intervalle. « La tenue réservée aux unités mobiles d’intervention (…) n’est pas uniformisée et donc moins voyante, dans le sens où elle doit permettre de combattre facilement, c’est-à-dire de neutraliser le cas échéant les éventuels perturbateurs, écrivaient en 1999 les rapporteurs de la commission d’enquête. Elle se compose d’un blouson bombers noir rembourré, d’un jean de couleur noire, de gants noirs, d’un bonnet noir quand il fait froid, ainsi que de rangers ou de chaussures de sport. Pour se reconnaître, les gardes qui portent cette tenue utilisent un signe distinctif discret, par exemple une épingle à tête jaune fixée au niveau de la poitrine. »

A Orléans, sitôt exclus les militants de l’UEJF de l’Arena, des responsables du DPS se sont inquiétés de l’effervescence créée autour de cette intervention. Devant témoin, l’un d’eux a réclamé qu’un certain « Kaiser » soit éloigné de la scène et des journalistes qui se pressaient autour. L’homme objet de cette attention a participé, peu de temps avant, à la sortie violente de la salle de deux journalistes de Mediapart et de Politis.

Ce « Kaiser », masqué, ganté et l’épaule arborant l’écusson du groupe action mobile 75, n’en est pas à sa première mission pour le DPS. Le 12 novembre 2023, visage découvert, il était juste devant Marine Le Pen et Jordan Bardella lors de la manifestation contre l’antisémitisme, à Paris. Le 2 juin 2024, lors du meeting parisien du RN pour les européennes, il participait à l’expulsion de deux militantes féministes du Palais des sports. « Kaiser » avait, ce jour-là, saisi le téléphone et menacé de « mettre une droite » au même journaliste de Mediapart qu’il molestera deux ans plus tard, à Orléans.

A la vie civile, H. B., dit « Kaiser », est un commerçant parisien dont l’enseigne est bien connue des forces de l’ordre. Parallèlement à son activité professionnelle, le sexagénaire a développé un commerce d’accessoires de sécurité (sacoches, gilets tactiques) et d’écussons, qu’il collectionne et vend aux policiers et gendarmes. Ses réseaux sociaux officiels, aux plusieurs dizaines de milliers d’abonnés, témoignent de sa popularité auprès du milieu sécuritaire. Il y promeut régulièrement des événements et œuvres caritatives, notamment en faveur d’Orphéopolis, une association de soutiens aux orphelins de policiers.

Sollicité par Le Monde, l’homme, qui, dans sa biographie publiée sur le site de sa boutique, égrène ses multiples activités passées (dont celles de « moniteur de tir pour les forces armées » et « auditeur en gestion de “conflit sécuritaire” en national et international »), a refusé d’échanger. Le RN n’a pas répondu aux questions posées sur sa présence au sein du DPS, sur son rôle et sur son influence dans le recrutement éventuel d’agents de sécurité au sein des forces de l’ordre.

Selon les informations du Monde, deux fonctionnaires de police de services différents, amis de « Kaiser », ont participé à des opérations de sécurité lors d’événements du RN. L’un d’eux était présent le 2 juin 2024 et prêtait main-forte pour expulser les deux militantes Femen du meeting.

Un autre policier proche de « Kaiser » a participé à cette opération. Ce fonctionnaire est, lui, apparu à plusieurs événements du RN, en costume, le blason du DPS éplinglé sur le revers de la veste. Entre 2023 et 2024, à cinq reprises au moins, il était aux côtés de Jordan Bardella, Marine Le Pen, ou encore d’un candidat aux sénatoriales dans le Pas-de-Calais, Christopher Szczurek.

L’ont-ils fait de façon bénévole ? Leur hiérarchie en est-elle informée ? Si le code de déontologie de la police encadre très strictement les activités de sécurité privée réalisées à titre lucratif et impose notamment l’autorisation préalable de la hiérarchie, il est moins précis lorsque ces activités sont réalisées à titre bénévole. Sollicitées par Le Monde sur les raisons de la présence de policiers au milieu d’un service d’ordre lors de meetings du RN, la police nationale et la Préfecture de police n’ont pas répondu.

« Kaiser » ne prête pas main-forte qu’au RN. En 2023, au cours d’une manifestation, il assurait déjà, avec des amis policiers, la protection du polémiste d’extrême droite Jean Messiha, ancien cadre du RN passé chez Eric Zemmour. Avant 2023, c’est auprès du président de Reconquête ! que H. B. s’est affiché, se présentant comme agent de sécurité lors de tractages et de collages. « Mon seul président, c’est lui ! », poste-t-il sur l’un de ses comptes X, le 21 août 2022, partageant une photo prise avec le polémiste d’extrême droite.

Sur ses réseaux sociaux personnels, le commerçant affiche à l’époque ses doutes à l’égard de Marine Le Pen, regrette que Jordan Bardella cède « à la bien-pensance » dans le soutien à l’Ukraine, propage allègrement la théorie complotiste alléguant que Brigitte Macron serait un homme, dénonce les « Français de papier mâché » et se dit « OK » avec un internaute prévenant qu’en cas de conflit avec la Russie, il « prendrai[t] les armes dès que possible contre [Emmanuel] Macron et contre l’autre comédien [Volodymyr] Zelensky ».

Vérifier le port de soutien-gorge

Marquée par des méthodes d’expulsion violentes, la sécurisation de l’événement d’Orléans s’est aussi distinguée par d’inhabituelles fouilles à l’entrée du site. Le samedi 24 octobre, avant le congrès du RN, une journaliste de L’Express a rapporté qu’un membre masculin des DPS pratiquait une palpation dorsale sur les femmes, afin de vérifier le port d’un soutien-gorge, son absence pouvant constituer un indice d’appartenance au groupe féministe des Femen.

Démentie sur place par l’attaché de presse, la pratique a pourtant été confirmée au Monde par une membre féminine du DPS : en présence d’une spectatrice sans soutien-gorge, et en cas de doute, elle peut demander à la personne de la suivre aux toilettes pour se dénuder et contrôler que son corps ne porte aucun message politique. Ce mode opératoire avait été constaté par une journaliste de France Inter le 13 septembre, à Hénin-Beaumont (Pas-de-Calais). Avant le début du meeting de Marine Le Pen, la reporter a vu une membre du DPS vérifier dans les toilettes que deux spectatrices ne portaient aucune inscription sur le haut de leur corps.

Contactée par Le Monde, la préfecture du Loiret a confirmé qu’« aucune dérogation n’a été demandée à la préfecture et aucune consigne n’a été passée par la préfecture s’agissant des fouilles », le RN étant soumis en la matière « au droit commun ». Or, « aucune base juridique n’autorise à pratiquer une palpation dorsale puis à exiger une dénudation, même partielle, dans le seul but de vérifier l’absence de messages politiques inscrits sur le corps », développe Marc-Antoine Granger, maître de conférences en droit public à l’université Côte d’Azur et spécialiste de la sécurité. Interrogé sur cette pratique et sa base légale, le RN n’a répondu à aucune des questions soumises.

 

 

 

 

 

 

 

 

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