« Depuis 20 ans, la jeunesse est un laboratoire pour les méthodes répressives et tester les nouvelles armes de la police »

Entretien avec Pierre Douillard-Lefèvre, chercheur en sciences sociales éborgné par la police 

Par Lisa Noyal

06 octobre 2026

Chercheur en sciences sociales mutilé par la police en 2007, Pierre Douillard-Lefèvre travaille notamment sur la militarisation du maintien de l’ordre. Il alerte sur la « violence inouïe » de la police contre la jeunesse mobilisée.

Depuis le 29 septembre dernier, les lycéens bloquent leurs établissements et manifestent dans toute la France pour demander de meilleures conditions d’apprentissage. Après une semaine de mobilisation, plus de 5.000 jeunes ont été placés en garde à vue selon le ministère de la Justice. L’un a perdu sa main à 15 ans, arrachée après un tir de grenade. Un lycéen de 14 ans souffre d’une double fracture de la mâchoire. Deux autres de 16 ans sont blessés à l’œil, dont un éborgné. « Il y a une violence inouïe contre la jeunesse qui a franchi énormément de paliers ces dernières années », résume Pierre Douillard-Lefèvre, chercheur en sciences sociales. Auteur des ouvrages L’arme à l’œil (Le bord de l’eau, 2016), Nous sommes en guerre (Éditions Grévis, 2021) et Dissoudre (Éditions Grevis, 2024), Maudite soit la guerre (Éditions Divergences, 2025), il travaille notamment sur la militarisation du maintien de l’ordre. C’est avec un sentiment de rage mêlé à de la tristesse que l’essayiste de 36 ans livre son analyse du mouvement social actuel.

Il y a presque vingt ans, Pierre faisait partie des lycéens mobilisés contre la loi relative aux libertés et aux responsabilités des universités (LRU), également dite loi Pécresse. La loi, promulguée en 2007, délègue à chaque établissement la gestion de son budget, de son personnel et de son patrimoine immobilier. Âgé de 16 ans lors des manifestations contre cette loi, le jeune homme perd l’usage de son œil suite au tir d’un lanceur de balles de défense (LBD), arme en expérimentation à l’époque. L’essayiste et journaliste au sein du média Contre Attaque devenu expert des questions de maintien de l’ordre dénonce « l’ultra-violence » dont font preuve les forces de l’ordre dans le mouvement actuel.

Comment qualifieriez-vous le maintien de l’ordre instauré lors des manifestations lycéennes actuelles ?

On peut déjà questionner le terme de « maintien de l’ordre ». La police vient semer la violence, le désordre et la peur. En réalité, il s’agit de terroriser une génération entière qui est en train de découvrir l’engagement, l’action de rue, et le militantisme. Ce qu’on voit sur les vingt dernières années, c’est que la jeunesse a toujours été un laboratoire pour expérimenter des méthodes répressives et tester les nouvelles armes de la police : de la jeunesse des quartiers réprimée pour le simple fait d’exister aux luttes étudiantes, en passant à la répression des free-parties, notamment avec l’arrivée de la Loi Ripost.

Après une semaine de mobilisation, plus de 5.000 jeunes ont été placés en garde à vue selon le ministère de la Justice. / Crédits : Photo issue du documentaire Gilets Jaunes, une répression d’État (2019)

Assiste-t-on à une forme de répression inédite, notamment sur l’usage des armes ?

Le processus de militarisation existe depuis au moins une vingtaine d’années : il n’y a pas de changement de nature de la répression, mais un processus de brutalisation qui monte, qui prend une ampleur supérieure. Par exemple, les armes mutilantes comme le LBD ou les grenades explosives, sont utilisées depuis près de vingt ans. Là, ce qui frappe aujourd’hui, c’est le caractère systématique et généralisé sur tout le territoire. On voit les policiers qui agissent comme si les gens qui leur faisaient face étaient une armée rivale. On a des policiers adultes en uniforme qui, face à un blocus lycéen, vont envoyer une grenade qui peut tuer, arracher la tête, le bras ou la jambe de quelqu’un.

Cette militarisation, on la voyait contre les Gilets jaunes, contre les syndicalistes, contre les écologistes à Sainte-Soline, dans les banlieues… Une étape qui a été très claire, c’est au moment des Gilets jaunes avec la rafle de Mantes-la-Jolie (78) en 2018. [La police avait placé 150 lycéens à genoux, les mains sur la tête pendant plusieurs heures en les filmant. L’un des agents avait déclaré : « Voilà une classe qui se tient sage » ].

À mon sens, on arrive à un nouveau palier puisqu’on est à 5.000 arrestations en une semaine, c’est du jamais vu en France. C’est plus que pendant les Gilets jaunes, plus qu’après la mort de Nahel [environ 3.800 arrestations en une semaine], qui illustre pourtant un autre palier de la violence d’État contre la jeunesse, plus qu’en mai 68. La décennie Macron termine comme elle a commencé : par la violence contre des mineurs. Ce qu’on est en train de vivre, c’est sans précédent en termes d’intensité.

« Les armes mutilantes comme le LBD ou les grenades explosives, sont utilisées depuis près de vingt ans. Là, ce qui frappe aujourd’hui, c’est le caractère systématique et généralisé sur tout le territoire. » / Crédits : Photo issue du documentaire Gilets Jaunes, une répression d’État (2019)

Est-ce qu’on pourrait dire qu’il y a aussi une évolution dans les villes qui sont touchées, dans le sens, où avant les grandes villes semblaient davantage concernées par cette répression ?

On entend beaucoup dans la bouche de nos dirigeants les mots : « ensauvagement », « barbare », etc. 
Je pense qu’il y a surtout un ensauvagement de la police au niveau national, c’est-à-dire que même dans des petites villes, dans des lycées plutôt réputés et calmes, il y a désormais les mêmes logiques de militarisation qui s’affirment. C’est peut-être là aussi la spécificité de ce mouvement. Il est parti de banlieues parisiennes, mais a touché énormément de petites villes de 5.000 ou 10.000 habitants. Ce n’est pas montré parce que c’est peut-être moins spectaculaire, mais on a des charges policières très violentes avec des grenades lacrymogènes dans des villes où ça n’arrive jamais. D’Alençon (61) – où on a vu une jeune fille se faire étrangler – à Saint-Denis (93), la brutalisation est dans le corps policier en général, quelle que soit la ville.

Une des violences marquantes de ces derniers jours, c’est le tir de LBD dans le visage d’un lycéen de 16 ans à Tours, qui a finalement perdu l’usage de son œil. En 2007, vous avez vous-même vécu cette situation. Vingt ans plus tard, comment vous sentez-vous en voyant que cela puisse se répéter ?

Ce que je ressens depuis plusieurs jours, c’est une rage et une tristesse qui sont immenses et qui rouvrent des cicatrices personnelles. On se sent impuissant. Face aux images du lycéen de 15 ans à Lens (62) qui s’est fait arracher la main par une grenade, j’ai eu la gorge extrêmement serrée. J’ai une pensée tous les jours pour les jeunes qui viennent de voir leur vie basculer alors qu’ils se battent pour des conditions d’études.

C’est assez terrible parce que ça fait une vingtaine d’années qu’avec d’autres personnes gravement blessées et mutilés, on essaye de se battre contre l’impunité de la police, contre leur militarisation, contre les armes utilisées, et, à chaque nouveau cas, évidemment ça ravive nos propres cicatrices.

Malgré les vidéos de violence qui circulent, le ministre de l’Intérieur assure que les forces de l’ordre agissent avec « discernement, proportionnalité et maîtrise de la force ». Comment analysez-vous cette position ?

Malgré la visibilisation des violences policières notamment grâce aux vidéos, on a un déni qui est beaucoup plus fort du côté du pouvoir. On a un gouvernement qui assume totalement. Le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez affirmait sur le plateau de TF1, devant des millions de téléspectateurs de n’avoir donné « aucune consigne de retenue ». La jeunesse est considérée comme encore plus suspecte et dangereuse.

On avait d’ailleurs la même chose pendant les Gilets jaunes. Ou après Sainte-Soline avec les policiers qui se vantaient d’avoir éborgné des personnes : Emmanuel Macron disait de ne pas parler de violences policières. Et dans le même temps, on a des gouvernants qui assument et disent qu’il ne s’agit pas de violences policières. Même face à des faits, même face à des images, désormais, il y a une espèce de récit alternatif diffusé par le gouvernement et par tout un tas de médias qui vient faire fi d’éléments. Depuis plusieurs jours, on a un traitement du mouvement lycéen par les médias qui atteint des sommets de mensonges. Acrimed a publié un graphique qui montre que les violences policières, c’est 3 % du temps d’antenne contre 75 % consacré aux dégradations.

Soit ce mouvement va être écrasé par la force, soit il va y avoir un rapport de force. Je pense que les lycéens ont montré la voie, ils ont ouvert quelque chose. Maintenant, est-ce qu’on va les abandonner ou est-ce qu’au contraire leur mobilisation va déclencher un grand mouvement de solidarité et exiger des comptes à un régime qui tire sur des enfants ?

SOURCE :

Street Press

 

 

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